Une femme libre au coeur du siècle

Article by N. Brink in Rouge, no. 1205, 17-23 avril 1986, p. 11

 

Le Castor n'est plus. Mais, par son oeuvre et son combat, elle ne disparaît pas.

Il est peu de femmes qui aient autant vécu dans le siècle que Simone de Beauvoir, peu d'hommes non plus, bien évidemment. Des Mémoires d'une jeune fille rangée à la cérémonie des Adieux , les Mémoires qu'elle a rédigées témoignent, au-delà de la qualité du texte, d'une rare finesse d'analyse psychologique. Reconnaissant qu'à l'opposé de Sartre Ť elle n'avait pas si envie que cela de faire de la philosophie ť, elle ajoutait : ŤJ'ai écrit dans d'autres champs, j'ai parlé des personnes, je les ai touchées, et cela me suffit. ť

C'est vrai, et c'est bien le paradoxe de leurs vies, au Castor et à lui, que ce soit elle peut-être qui, avec le Deuxième Sexe , ait plus d'impact dans ce siècle que lui. En effet, en parlant des femmes comme elle le fit, en démythifiant la femme comme création culturelle, pour laisser la vie aux femmes en devenir, Simone de Beauvoir a parlé de nous et nous a touchées, bouleversées.

Des pages-barricadesElle a un à un rejeté tous les grands mythes fondateurs de l'oppression: l'infériorité intellectuelle, la passivité sexuelle des femmes et l'instinct maternel. En ne cherchant pas comment on est une femme mais comment on le devient, elle ne proposait pas une vision manichéenne du monde opposant d'horribles oppresseurs mâles à de sympathiques victimes, car la dialectique du maître et de l'esclave ne s'exerce jamais aussi bien qu'entre hommes et femmes condamnés à coexister. Elle offrait Ťseulementť à chaque femme la possibilité de vivre comme sujet conscient. Elle ne pensait pas au départ écrire le Deuxième Sexe : il s'est imposé quand, voulant rédiger ses premières Mémoires, elle s'interrogea sur ce que signifiait Ťêtre femmeť. De cette question apparemment saugrenue, en tout cas à cette époque, en 1949, est née cette oeuvre profondément libératrice, qui associe la conscience d'une oppression insupportable à une théorie cohérente susceptible de l'expliquer. Comme Maïakovski écrivit en son temps des vers-tocsins, elle publia des pages-barricades contre le sexisme, bien que son livre n'eut à l'origine aucune intention Ťmilitanteť.

Ť Il est absurde de prétendre que l'orgie, le vice, l'extase, la passion deviendraient impossibles si l'homme et la femme étaient concrètement des semblables; les contradictions qui opposent la chair à l'esprit, l'instant au temps, le vertige de l'immanence à l'appel de la transcendance, l'absolu du plaisir au néant de l'oubli ne seront jamais levées; dans la sexualité se matérialiseront toujours la tension, le déchirement, la joie, l'échec et le triomphe de l'existence. Affranchir la femme, c'est refuser de l'enfermer dans les rapports qu'elle soutient avec l'homme, mais non les nier; qu'elle se pose pour soi, elle n'en continuera pas moins à exister pour lui: se reconnaissant mutuellement comme sujet, chacun demeurera cependant pour l'autre un autre(1). ť

Richesse d'une oeuvre et d'un combat La force de Simone de Beauvoir, au-delà de la qualité de son analyse, réside dans la richesse littéraire de ses textes. Elle se lit avec un grand plaisir, décrit avec bonheur son adolescence des années des années vingt, le Saint-Germain des années trente, puis la chronique de sa vie au côté de Sartre, de leurs engagements, de leurs débats, de leurs espoirs. Le regard qu'elle pose sur le monde n'est jamais cynique ou lointain. Elle est toujours restée à contre-courant des modes, hors des dérives des derniers découvreurs du Goulag, très solidement ancrée à gauche. Son féminisme, militant depuis que le mouvement des femmes prit son essor au début des années soixante-dix, contribua certainement à maintenir sa Ťligne de forceť. Engagée dans la lutte quotidienne des femme pour la liberté de l'avortement, pour le droit au travail, contre le viol et sa banalisation. contre le sexisme, elle n'était pas disposée à ces dérives.

Elle a raconté la mort de manière rare: celle de sa mère dans Une mort très douce (1964), celle de son compagnon dans la Cérémonie des Adieux qu'elle concluait ainsi: Ť Sa mort nous sépare. Ma mort ne nous réunira pas. C'est ainsi: il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s'accorder .

Elle parla aussi de la vieillesse, ce qui dut paraître à plus d'un de nos contemporains. Mais elle ne connaissait pas de sujet tabou. Avec l'Invitée ou la Femme rompue , elle prolongea des situations qu'elle avait évoquées dans le Deuxième Sexe . Le prix Goncourt qu'elle reçut pour les Mandarins en l954 souligne son talent d'écrivain, que son engagement fèministe ne saurait occulter.

Simone de Beauvoir nous est infiniment proche, par ce qu'elle a révélé de la condition des femmes, par ce qu'elle a choisi de décrire comme situations, comme sentiments et comme contradictions, par ce qu'elle a choisi d'être: une femme libre, une intellectuelle engagée; une militante féministe.

Le pseudo-éloge funèbre que lui firent Chirac, Léotard ou Lang, au soir de sa disparition, avait une odeur de soufre. ŤBon débarrasť, semblent-ils s'être exclamés en choeur, voyant dans son décès le symbole de la Ťfin d'une époqueť. Ce faisant, ces oiseaux se sont trompés de presque un demi-siècle: car si Simone de Beauvoir a bien marqué la fin d'une époque, ce n'était pas en mourant, mais en 1949. Depuis Le Deuxième Sexe , messieurs, plus rien, en effet, n'est comme avant...
Natacha Brink
(c)1995 Rouge

Footnotes

1 Le Deuxième Sexe, tome II, page 503. Note: see also article by Alain Krivine, published at the same time in Rouge.

En ligne : http://www.lang.soton.ac.uk/students/french/FrenchThought/beauvoir/brink.htm