Femmes, vous lui devez tout!
Article by Elisabeth Badinter in Le Nouvel Observateur 18-24 April 1986, p. 39.
[Note: This text is to be read in conjunction with C. Rodgers 'Elisabeth Badinter and The Second Sex: An Interview', Signs, vol. 21, no. 1, Autumn 1995, pp. 147-162 (available in Resources File).]
Aujourd'hui, les femmes occidentales sont en deuil. Pas seulement les millions de lectrices du "Deuxième Sexe", mais aussi toutes les autres, qui ont bénéficié sans le savoir des analyses révolutionnaires de Simone de Beauvoir et de son combat acharné pour l'égalité des sexes.
Nous avions 15 ou 16 ans quand, jeunes filles bien rangées de notre classe de seconde, nous avons découvert ŤLe Deuxième Sexeť. Je ne crois pas qu'il y eut un seul autre livre que nous ayons autant commenté et admiré que celui-ci. En racontant l'histoire de l'oppression des femmes, en faisant voler en éclats le concept de nature féminine , Simone de Beauvoir nous a libérées d'un carcan millénaire. Je me souviens qu'en lisant je me sentais effectivement des ailes. Le message si clair et si juste a été entendu par toute ma génération. Faites comme moi, disait-elle, n'ayez pas peur. Partez à la conquête du monde: il est a vous.
Cette leçon nous est apparue comme l'évidence sur laquelle on ne pourrait plus jamais revenir. D'un coup de baguette magique, Simone de Beauvoir mettait fin au dogme millénaire de la sacro-sainte division sexuelle du travail, et par-là même à l'un des fondements du patriarcat. Les conservateurs de toute obédience pouvaient bien s'insurger, dorénavant plus rien ne pourrait nous convaincre que le foyer était notre royaume, le ménage et le maternage notre destin obligé. Par ses écrits et ses actes, Simone de Beauvoir faisait la preuve du contraire.
Tout naturellement, elle devint un modèle pour ses lectrices. Nous rêvions d'avoir son audace, son courage et sa liberté. Militantes ou non, nous devenions féministes pour dénoncer, publiquement ou dans l'intimité, les multiples oppressions dont elle nous avait rendues conscientes. Ce faisant, nous n'étions pas seulement ses porte-voix, nous nous sentions également ses filles spirituelles. Si Pierre Mendès France et Sartre ont incarné l'idée de justice - notamment par leur combat contre le colonialisme -, Simone de Beauvoir trône à côté d'eux dans notre panthéon par sa lutte contre le sexisme. A nos yeux, elle aussi incarne la belle idée de justice parce qu''elle nous a ouvert les chemins de la liberté.
Quel paradoxe, mais quelle victoire aussi, que cette femme qui n'a jamais voulu d'enfant se retrouve effectivement la mère spirituelle de millions de filles dans le monde! Car même si certaines ont par la suite pris quelque distance, voire rompu avec elle, elles savent bien que c'est une partie essentielle d'elles-mêmes qu''elles enterrent aujourd'hui. Le terreau qui nous a permis d'être ce que nous sommes devenues.
Certains ne manqueront pas de souligner que les obsèques de Simone de Beauvoir sont aussi celles du féminisme. Mais, si tel est le cas, il n'y a pas lieu d'être triste. Cela signifie tout simplement qu'elle a mené à leur terme toutes les luttes idéologiques et qu''en fin de compte elle a rendu possibles toutes les victoires.
Chère conquérante de terres inconnues - et non encore totalement conquises -, reposez en paix. Vos filles ne vous oublieront pas. E. B.
(c)1995 Le Nouvel Observateur
Reproduced by kind permission of Le Nouvel Observateur . Elisabeth Badinter 'Femmes, vous lui devez tout' Le Nouvel Observateur 18-24 April 1986, p. 39.
Tiré de : http://www.lang.soton.ac.uk/students/french/FrenchThought/beauvoir/badinter.htm