La longue marche du Castor
Article by A. Cohen-Solal in Le Nouvel Observateur, 18-24
avril 1986, pp. 99-100
Plus sartrienne que Sartre, elle lui
voua sa vie. Mais son oeuvre, sa pensée, son indépendance, son
énergie sont d'elle, et d'elle seule. Voici, étape par étape,
son itinéraire de femme libre
"Je pense que personne n'a eu d'influence sur Sartre. Moi non
plus d'ailleurs... Il m'expliquait toutes ses théories au fur
et à mesure qu'il les avait dans la tête... Je discutais avec
lui, mais je pourrais dire qu'il se discutait à moi-même..." Montparnasse,
22 mars 1983. La dame de 75 ans qui répond aux questions sur Sartre
n'esquive jamais, n'enjolive pas. Elle cherche. On croit qu'elle
a tout écrit, tout dit dans ses livres autobiographiques, que
sa mémoire s'est arrêtée là, dans ses bilans. Et puis on la trouve
prête à rebondir, toujours.
Dès juillet 1929, Simone de Beauvoir fut une déviante. A 21 ans,
c'est la plus jeune des agrégatifs de philosophie. Autour d'elle,
des normaliens de trois ou quatre ans ses aines : Raymond Aron,
Maurice de Gandillac, Paul Nizan, Georges Politzer, Maurice Merleau-Ponty,
René Maheu, Jean-Paul Sartre. «Rigoureuse, précise, exigeante
et technicienne », reconnaissent certains. «Sympathique, jolie,
mail mal habillée», lancera un Sartre déjà provocateur. Mais,
très vite, préparant avec elle les épreuves orales de l'agrégation,
il dut convenir qu'intellectuellement «elle tenait la route ».
Sartre fut reçu premier, elle deuxième. Mais le professeur Lalande,
président du jury, expliqua à ses collègues que si Sartre possédait
d'incontestables qualités intellectuelles, la philosophe, c'était
elle.
A Marseille, puis à Rouen, elle est professeur de philosophie.
Là encore, c'est un professeur à part. Ses élèves, elle en fait
des amies, les invite à de grandes promenades à pied dans la campagne,
à des discussions au café, intégrant le professionnel et le privé.
Parmi ses collègues préférées, Colette Audry, qui pourtant ne
parviendra pas à obtenir son adhésion au syndicat d'enseignants.
Tout comme Sartre, d'ailleurs, Simone de Beauvoir reste, pendant
les années 30, dans une période d'apolitisme marginal, observant
la société provinciale avec dégoût et méfiance depuis leurs postes
d'observation privilégiés, les cafés, trouvant dans les faits
divers les plus rocambolesques de l'époque l'affaire Violette
Nozières ou celle des soeurs Papin - des chefs d'accusation rédhibitoires
contre la convention, l'hypocrisie et la bêtise bourgeoises.
En 1933, Sartre est à Berlin: elle lui rend visite. Initiation
à la phénoménologie: il lit, cherche, s'enferre dans les méandres
de son premier livre. Elle intervient «C'est trop guindé. c'est
mort, c'est un français de marbre.» Il travaille, travaille encore,
transforme sous ses conseils, publie enfin «la Nausée» en 1938.
Désormais, leur couple est une équipe, une équipe polyvalente:
Sartre rentre de captivité en février 1941, décidé à l'action
pour «chasser les Allemands hors de France». A sa suite, Simone
de Beauvoir ouvre les yeux sur l'urgence de l'action. Années d'occupation,
à Paris, c'est le tourbillon des rencontres, l'époque des grandes
privations et des innombrables fiestas. Elle publie son premier
roman, «l'Invitée», en 1943: le couple d'écrivains est introduit
dans tous les cercles artistiques de la capitale. Elle rencontre
Camus, Queneau, Merleau-Ponty, Picasso, Giacometti, Cocteau, Leiris.
Toutes ces rencontres, ces relations, elle les filtre, les assimile,
les exploite et consigne tout dans son journal: «Nous nous promettions,
écrit-elle de cette période, de demeurer à jamais ligués contre
les systèmes, les idées, les hommes que nous condamnions; leur
défaite allait sonner; l'avenir qui s'ouvrirait alors, il nous
appartiendrait de le construire peut-être politiquement, en tout
cas sur le plan intellectuel: nous devions fournir à l'après-guerre
une idéologie.»
En octobre 1945, naît leur journal «les Temps modernes», directement
issu de toutes les discussions des années 30, puis de la guerre.
Elle devient dramaturge, journaliste, théoricienne, à côté de
Sartre, qui s'installe dans une phase absolument hégémonique sur
la pensée française. Leur groupe se développe et s'impose dans
une France déboussolée par la guerre. On les encense, on les imite,
on les hait; c'est la mode et la contre-mode des «existentialistes»
scandaleux qu'on n'a pas lus, qu'on n'a jamais rencontrés. mais
que la presse de droite - la presse communiste aussi - caricature
quotidiennement. On fera d'eux des mauvais Français, des traîtres,
des dépravés qui traînent dans les cafés de Saint-Germain-des-Prés.
De fait, ils travaillent plus que jamais, dans un petit appartement
bourgeois de la rue Bonaparte, chez la mère de Sartre. Et «les
Temps modernes» développent ses rubriques, ses numéros spéciaux,
son pouvoir, s'exporte en Italie, en Amérique, en Allemagne: c'est
l'affirmation de la littérature comme fonction sociale, l'apologie
de la littérature engagée. Autour de ce courant, les signatures
de Camus, de Vian, de Moravia, de Leiris, de Ponge, de Beckett,
de Soupault, de Blanchot, de Queneau, de Nathalie Sarraute ou
de jeunes écrivains encore méconnus comme Violette Leduc et Jean
Genet. Au centre du groupe, de la «famille sartrienne», Simone
de Beauvoir construit la cohésion du système. Nullement atteinte
par le succès de Sartre, elle dissèque tous ses textes, maintient
sans faille la pression de ses critiques.
En 1947, elle va vers la quarantaine, découvre l'Amérique, se
lie avec Nelson Algren: nouveaux territoires, nouvelles relations.
Explorant pour son compte tout ce qui stimule son insatiable boulimie
culturelle, elle va, un certain temps, dériver quelque peu de
Sartre, naviguer en partie pour elle-même. Ce sont les tournées
de conférences en Amérique du Nord, les voyages avec Algren, la
fréquentation des écrivains américains comme Mary Mac Carthy ou
Richard Wright. Affirmation de sa propre puissance intellectuelle,
de son autonomie, de sa pleine identité de femme écrivain. Produit
de cette grande période, «le Deuxième Sexe» parait en France en
1948, cinq ans plus tard aux États-unis. En France cette analyse
au scalpel de la condition féminine provoque une véritable scandale;
en Amérique, c'est le triomphe. Le public français, pourtant,
va consacrer son talent littéraire : elle obtient le Goncourt
en 1954 pour «les Mandarins», une sorte de saga des intellectuels
de gauche dans leurs années héroïques.
Retour sur soi et engagement militant après tant de succès, tant
de voyages, après la rupture avec Algren, c'est la découverte
d'une autre topographie intellectuelle. Elle écrit ses Mémoires,
patiemment, scrupuleusement: récit de l'enfance, de l'adolescence,
puis bientôt de tout le groupe des «Temps modernes». Elle décrit
avec minutie et transparence, hyperlucide, imperturbable. Elle
racontera aussi la mort de son amie d'enfance, la mort de sa mère
et ses histoires d'amour et ses propres souffrances. Comme si,
par l'écriture, auscultant sa douleur, elle bravait chacune de
ses crises : affective, intellectuelle, politique. Et puis, avec
Lanzmann, avec Sartre, elle milite pour le FLN pendant la guerre
d'Algérie et reprend les voyages: Chine, Cuba, Brésil, Japon,
Proche-Orient, pays de l'Est. Une tournée dans le monde entier,
conférences, articles, livres, dialogues avec les chefs d'État,
soutien aux pays du tiers monde, manifestations, congrès, discours.
Retour sur soi et engagement militant: elle tient les deux bouts
de la chaîne. A l'écoute d'elle-même, à l'écoute du présent.
Il y aura enfin les années gauchistes, le féminisme actif. Et
rien ne parait arrêter la sexagénaire que l'on vient consulter,
du monde entier, comme la référence essentielle; elle reçoit,
conseille, signe, organise, chaque fois que se profile un combat
féministe. Quoi qu'il arrive, elle est au front. Comité de rédaction
des «Temps modernes», déjeuners réguliers avec les amis de toujours,
vacances trois fois par an, au rythme infaillible du calendrier
scolaire. Après la mort de Sartre, elle étonne tout le monde en
reprenant la plume: elle écrit «la Cérémonie des adieux» - chronique
des dernières années du philosophe et édite les «Lettres au Castor
et à quelques autres», anthologie de sa correspondance. «Sa mort
nous sépare, écrit-elle alors. Ma mort ne nous réunira pas. C'est
ainsi; il est déjà beau que nos vies aient pu si longtemps s'accorder.»
Elle est devenue Simone de Beauvoir comme une conquête, comme
une victoire. Elle est devenue Simone de Beauvoir contre son milieu,
et contre sa famille. Elle est devenue Simone de Beauvoir avec
et contre Sartre, dans la permanente recherche d'un territoire
à elle, à la fois autonome et mitoyen. Elle est revenue Simone
de Beauvoir contre l'opinion publique et le qu'en-dira-t-on. Associant
à la rigueur et à l'activité d'une philosophe les passions et
parfois les excès d'une femme.
Accumulant les expériences, les crises, les blessures, et imposant,
de livre en livre, une présence, une voix, un exemple.
(c)1995 Le Nouvel Observateur
Tiré de : http://www.lang.soton.ac.uk/students/french/FrenchThought/beauvoir/cohen.htm